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Soudan : comment la chute d’El-Fasher a plongé le pays dans la pire crise humanitaire au monde

Soudan comment la chute d'El-Fasher a plongé le pays dans la pire crise humanitaire au monde

Plus de deux ans après le déclenchement du conflit entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide, le Soudan s’enfonce un peu plus chaque mois dans ce que les Nations unies qualifient désormais de pire crise humanitaire au monde. La chute de la ville d’El-Fasher, dans l’ouest du pays, à la fin du mois d’octobre dernier, a marqué un tournant dramatique dans ce conflit resté largement en marge de l’attention internationale, malgré l’ampleur des atrocités documentées par plusieurs organisations de défense des droits humains.

Selon les données communiquées par le Programme alimentaire mondial, 24,6 millions de personnes souffrent aujourd’hui de faim aiguë au Soudan, tandis que près de deux millions d’entre elles sont confrontées à la famine ou à un risque imminent de famine. Cette catastrophe humanitaire, doublée d’un exode d’une ampleur inédite, interroge sur la capacité de la communauté internationale à peser sur un conflit devenu l’un des plus meurtriers et des plus oubliés de la décennie.

La chute d’El-Fasher, tournant tragique du conflit

La ville d’El-Fasher, capitale du Darfour du Nord, est passée sous le contrôle des Forces de soutien rapide à la fin du mois d’octobre 2025, mettant un terme à un siège qui aura duré plus d’un an. Cette prise de la ville a été précédée puis suivie de violences d’une intensité extrême, décrites par Amnesty International comme une campagne systématique de tueries ethniques, de tortures et de violences sexuelles visant en particulier les populations non arabes de la région.

Ce conflit oppose depuis avril 2023 l’armée soudanaise, dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhane, aux Forces de soutien rapide commandées par Mohamed Hamdan Dagalo, plus connu sous le nom de Hemedti. Ces deux anciens alliés, qui avaient conjointement pris le pouvoir lors d’un coup d’Etat en 2021, se disputent aujourd’hui le contrôle du pays dans une lutte qui a totalement fragmenté l’appareil d’Etat soudanais. Plusieurs cycles de négociations parrainés par l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis ou encore l’Union africaine ont été engagés depuis le début du conflit, mais aucun n’est parvenu à déboucher sur un cessez-le-feu durable, chaque camp accusant l’autre de multiplier les violations dès la signature d’une trêve.

Un siège de dix-huit mois

Le siège d’El-Fasher, l’un des plus longs de l’histoire récente des conflits africains, aura duré près de dix-huit mois avant la chute de la ville. Pendant toute cette période, les habitants se sont retrouvés coupés de l’approvisionnement en nourriture, en eau et en médicaments, tandis que les bombardements et les tirs d’artillerie transformaient le quotidien en un piège mortel. Les organisations humanitaires présentes sur place, dont Médecins sans frontières, ont dû à plusieurs reprises suspendre leurs opérations faute de pouvoir garantir la sécurité de leurs équipes, laissant la population livrée à elle-même dans des conditions que plusieurs rapports qualifient d’apocalyptiques.

Une famine qui gagne du terrain

Les conséquences de la chute d’El-Fasher se mesurent aujourd’hui dans la ville voisine de Tawila, qui accueille selon plusieurs organisations humanitaires près de 800 000 personnes déplacées, pour beaucoup originaires d’El-Fasher elle-même. Dans cette région du Darfour du Nord, plus de la moitié des enfants souffriraient de malnutrition aiguë, un taux qui place la zone parmi les plus critiques recensées par les Nations unies ces dernières années. Le Programme alimentaire mondial a averti à plusieurs reprises que sans un accès humanitaire sécurisé et durable, la propagation de la famine à d’autres régions du pays demeure un risque majeur, notamment autour de la ville d’El-Obeid, aujourd’hui menacée à son tour par l’avancée des combats.

Cette situation s’inscrit dans un contexte économique déjà dévasté par plus de deux ans de guerre. La production agricole s’est effondrée dans plusieurs régions autrefois considérées comme le grenier céréalier du pays, tandis que les circuits commerciaux traditionnels ont été rompus par les combats et les blocus imposés par les différentes parties au conflit. Cette rupture des chaînes d’approvisionnement explique en grande partie pourquoi la famine progresse aussi vite, y compris dans des zones qui n’ont pourtant pas connu de combats directs ces derniers mois.

Un exode sans précédent

Au-delà de la faim, le conflit soudanais a provoqué le plus grand mouvement de déplacement de population recensé dans le monde à ce jour, avec près de quatorze millions de personnes contraintes de fuir leur foyer depuis le début des hostilités. Une partie importante de ces déplacés a franchi les frontières du pays, en direction du Tchad, de l’Égypte ou du Soudan du Sud, des Etats déjà fragilisés qui peinent à absorber cet afflux massif. Cette situation pèse également sur le système de santé soudanais, largement détruit par les combats, ce qui a favorisé la résurgence de maladies évitables comme la rougeole, particulièrement chez les enfants déplacés vivant dans des camps surpeuplés et dépourvus d’infrastructures sanitaires de base.

La communauté internationale face à son impuissance

Face à cette catastrophe, les Nations unies multiplient les appels à un cessez-le-feu immédiat, rappelant qu’il n’existe pas de solution militaire au conflit soudanais. Un haut responsable de l’ONU a de nouveau haussé le ton après les menaces pesant sur la ville d’El-Obeid, réclamant le déploiement urgent d’une force de protection internationale pour éviter la répétition du scénario observé à El-Fasher. Ces appels se heurtent toutefois à la réalité d’un conflit alimenté par des soutiens extérieurs multiples, ce qui complique toute médiation régionale et explique en partie l’échec des multiples tentatives de trêve engagées depuis plus de deux ans par différents acteurs diplomatiques.

Cette impasse diplomatique nourrit les inquiétudes d’un basculement plus large de la région. Le Tchad voisin, qui accueille déjà plusieurs centaines de milliers de réfugiés soudanais dans des camps surpeuplés à sa frontière orientale, redoute les répercussions économiques et sécuritaires d’un afflux prolongé. Le Soudan du Sud, encore fragile après sa propre guerre civile, et l’Egypte, confrontée à une pression migratoire croissante, expriment également leurs craintes de voir l’instabilité soudanaise contaminer davantage une Corne de l’Afrique déjà secouée par plusieurs crises simultanées.

Les sanctions, une réponse encore insuffisante

Plusieurs Etats occidentaux ont choisi la voie des sanctions ciblées pour tenter de faire pression sur les belligérants. Le département du Trésor américain a ainsi annoncé des sanctions visant des commandants paramilitaires soudanais jugés responsables des atrocités commises à El-Fasher, une décision saluée par les organisations de défense des droits humains mais jugée largement insuffisante pour inverser la dynamique du conflit sur le terrain. Human Rights Watch souligne dans son dernier rapport que l’impunité demeure la règle plutôt que l’exception au Soudan, en l’absence de mécanisme international contraignant capable de sanctionner efficacement les responsables des violences les plus graves.

Cette impunité persistante alimente la poursuite des combats et laisse craindre une aggravation de la situation humanitaire dans les mois à venir, notamment à l’approche de la saison sèche qui facilite historiquement les offensives militaires dans la région. Certains diplomates plaident désormais pour un embargo renforcé sur les livraisons d’armes aux deux belligérants, une mesure qui se heurte cependant aux intérêts économiques et stratégiques de plusieurs Etats de la région impliqués, directement ou indirectement, dans l’approvisionnement des forces en présence.

Conclusion : un conflit oublié aux conséquences mondiales

Trois ans après son déclenchement, la guerre civile soudanaise continue de produire des statistiques vertigineuses sans parvenir à s’imposer durablement dans l’agenda diplomatique international. L’économie du pays a reculé de plusieurs décennies, plongeant près de sept Soudanais sur dix dans la pauvreté, tandis que la crise de déplacement qu’elle engendre dépasse désormais tous les autres conflits en cours dans le monde. Sans une mobilisation diplomatique à la hauteur de l’ampleur du drame, les organisations humanitaires redoutent que le Soudan ne devienne le symbole d’une indifférence internationale aux conséquences durables pour toute la région de la Corne de l’Afrique et du Sahel.