La Tunisie vit du 1er au 3 juillet 2026 un moment économique inédit. Pour la première fois de son histoire, le pays accueille à Tunis, au siège de l’UTICA, la 7ème édition de la Foire Commerciale et Conférence d’Affaires des Femmes Entrepreneures du COMESA (CTF7). Cet événement, organisé sous l’égide du Marché Commun de l’Afrique Orientale et Australe, rassemble plus de 6000 participants, dont 500 délégués venus des 21 pays membres et 300 entreprises dirigées par des femmes.
Au-delà du symbole diplomatique, cette manifestation ouvre à la Tunisie un accès concret à un marché de 680 millions de consommateurs. Les autorités tunisiennes évaluent le potentiel d’exportation inexploité vers la zone COMESA à environ 472 millions de dollars, notamment dans l’agroalimentaire, la chimie, la santé, les matériaux de construction et les services numériques. Sous le thème de la transformation digitale au service de la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf), cette édition marque un tournant stratégique pour le commerce tunisien vers l’Afrique subsaharienne et orientale.
Un événement historique pour la diplomatie économique tunisienne
La première étape nord-africaine du COMFWB
Depuis sa création, la Foire Commerciale et Conférence d’Affaires des Femmes Entrepreneures du COMESA (COMFWB) n’avait jamais posé ses valises en Afrique du Nord. Les six premières éditions se sont tenues dans des pays d’Afrique orientale et australe, membres historiques du bloc régional. Le choix de Tunis pour la 7ème édition constitue donc une rupture géographique et symbolique. Il traduit la volonté du COMESA d’élargir son influence vers le Maghreb et de faire de la Tunisie une porte d’entrée naturelle entre l’Europe, le Maghreb et l’Afrique subsaharienne.
Ce choix n’est pas anodin. La Tunisie a intensifié depuis plusieurs années sa diplomatie économique tournée vers l’Afrique, multipliant les missions commerciales, les accords bilatéraux et les représentations consulaires sur le continent. L’accueil de la CTF7 constitue l’aboutissement de cette stratégie et positionne le pays comme un hub potentiel pour les entreprises souhaitant pénétrer le marché du COMESA sans passer par les canaux traditionnels d’Afrique de l’Est.
Deux journées institutionnelles en amont
L’événement a été précédé, les 28 et 29 juin 2026, par deux journées de réunions institutionnelles organisées par le ministère du Commerce et du Développement des Exportations. Ces rencontres ont réuni des représentants gouvernementaux, des institutions du COMESA et des experts en commerce international, afin de préparer le terrain réglementaire et logistique de la foire. Ces travaux préparatoires ont notamment porté sur la simplification des procédures douanières, l’harmonisation des normes techniques et la mise en place de mécanismes de financement du commerce transfrontalier, trois obstacles régulièrement cités par les exportateurs tunisiens.
Les chiffres clés d’une opportunité économique majeure
472 millions de dollars de potentiel d’exportation inexploité
Selon les données présentées lors des travaux préparatoires, la Tunisie dispose d’un potentiel d’exportation non exploité vers le marché COMESA estimé à environ 472 millions de dollars. Ce chiffre, avancé par les autorités commerciales tunisiennes, s’appuie sur une analyse sectorielle fine des complémentarités entre l’offre tunisienne et la demande des 21 pays membres du bloc régional, qui compte notamment le Kenya, l’Égypte, la République Démocratique du Congo, le Rwanda, le Zimbabwe ou encore Maurice.
Les secteurs identifiés comme porteurs sont au nombre de cinq : l’agroalimentaire, où la Tunisie dispose d’un savoir-faire reconnu en matière d’huile d’olive, de dattes et de produits transformés ; les industries chimiques, portées par le phosphate et ses dérivés ; la santé, avec les produits pharmaceutiques génériques et les dispositifs médicaux ; les matériaux de construction, en particulier le ciment et la céramique ; et enfin les services numériques, secteur en forte croissance en Tunisie et particulièrement recherché par les économies africaines en pleine digitalisation.
Un marché de 680 millions de consommateurs
Le COMESA représente à lui seul un marché de 680 millions de consommateurs répartis sur 21 pays, avec un produit intérieur brut cumulé dépassant les 800 milliards de dollars. Pour une économie tunisienne en quête de diversification de ses débouchés, historiquement très concentrés sur l’Union Européenne, cet accès représente une opportunité de rééquilibrage stratégique. La combinaison du COMESA avec la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf), dont la Tunisie est signataire, démultiplie encore ce potentiel en offrant un accès facilité à l’ensemble du continent africain, soit plus de 1,3 milliard de consommateurs à terme.
6000 participants et 300 entreprises dirigées par des femmes
L’ampleur de la mobilisation est un indicateur fort de l’intérêt suscité par cette édition. Plus de 500 délégués provenant des 21 pays membres se sont déplacés physiquement à Tunis, rejoints par environ 1000 participants en présentiel et plus de 5000 participants à distance, dans un format hybride pensé pour maximiser la portée de l’événement. Parmi les participants, 300 entreprises dirigées par des femmes ont été spécifiquement invitées à présenter leurs produits et services, dans une logique de mise en réseau et de partenariats commerciaux directs.

L’entrepreneuriat féminin au cœur de l’intégration économique africaine
Un forum dédié au leadership des femmes d’affaires
Le format COMFWB n’est pas une foire commerciale classique. Sa vocation première est de transformer les femmes entrepreneures en actrices économiques pleinement intégrées dans leurs marchés respectifs, en renforçant leur contribution à la croissance nationale et régionale. Un forum spécifique consacré au business féminin a été organisé en marge de la conférence principale, avec pour objectif de connecter les femmes cheffes d’entreprise tunisiennes à leurs homologues des autres pays membres du COMESA.
Cette dimension genrée du commerce régional répond à un constat économique documenté : les entreprises dirigées par des femmes en Afrique restent structurellement sous-financées et sous-représentées dans les échanges commerciaux transfrontaliers, malgré un potentiel de croissance équivalent, voire supérieur, à celui des entreprises dirigées par des hommes dans certains secteurs comme l’agroalimentaire et les services.
Lancement d’un plan stratégique à l’horizon 2030
En marge de la foire, les femmes entrepreneures du COMESA ont profité de leur sommet à Tunis pour lancer un plan stratégique à l’horizon 2030. Ce plan vise à structurer davantage le réseau des femmes d’affaires du bloc régional, à faciliter leur accès au financement via des mécanismes dédiés, et à renforcer leur représentation dans les instances de décision économique régionales. Ce type d’initiative s’inscrit dans une tendance plus large observée sur le continent africain, où plusieurs institutions financières et organisations régionales multiplient les programmes ciblés pour l’entrepreneuriat féminin.
La transformation digitale, moteur de l’intégration commerciale africaine
Un thème choisi pour répondre aux mutations du commerce continental
Le thème retenu pour cette 7ème édition, à savoir l’élargissement des horizons intra-africains à travers l’innovation numérique comme catalyseur d’un accès inclusif et durable au marché du COMESA, traduit une réalité de plus en plus tangible : le commerce africain se digitalise à grande vitesse. Les discussions ont porté sur l’intégration commerciale et les opportunités offertes par la ZLECAf, le rôle de la transformation numérique et de la FinTech dans l’accès aux marchés, le développement durable à travers l’économie verte et circulaire, ainsi que le soutien aux start-ups avec une attention particulière portée à la participation des femmes et des jeunes dans les chaînes de valeur régionales.
La FinTech comme accélérateur d’accès au marché
L’un des axes les plus commentés de la conférence concerne le rôle des solutions FinTech dans la facilitation des paiements transfrontaliers. Dans de nombreux pays membres du COMESA, les infrastructures bancaires traditionnelles restent limitées, tandis que les solutions de paiement mobile et les plateformes de commerce électronique transfrontalier connaissent une adoption rapide. Pour les exportateurs tunisiens, la maîtrise de ces outils numériques devient une condition presque incontournable pour pénétrer efficacement ces marchés, où les circuits de paiement classiques peuvent s’avérer lents, coûteux ou peu fiables.
Des ateliers pratiques et des rencontres B2B
Le programme de la CTF7 a intégré des séminaires scientifiques, des panels de discussion, des ateliers pratiques et des rencontres B2B, en présentiel comme en virtuel. Ces rencontres d’affaires directes entre entreprises tunisiennes et homologues africaines constituent souvent le véritable moteur de concrétisation des opportunités commerciales identifiées lors de ce type d’événement. Plusieurs opérateurs économiques tunisiens ont ainsi pu établir des contacts directs avec des importateurs potentiels dans les secteurs de l’agroalimentaire, de la santé et des matériaux de construction.
Les défis à surmonter pour transformer l’opportunité en résultats concrets
La logistique et le transport, talon d’Achille du commerce intra-africain
Malgré l’enthousiasme suscité par cet événement, plusieurs défis structurels demeurent. Le transport entre la Tunisie et les pays du COMESA, notamment ceux d’Afrique australe et orientale, reste peu développé, avec des liaisons aériennes et maritimes limitées et souvent coûteuses. L’absence de lignes directes régulières oblige fréquemment les opérateurs économiques à transiter par l’Europe ou le Moyen-Orient, ce qui alourdit les coûts logistiques et allonge les délais de livraison, deux facteurs pénalisants pour la compétitivité des produits tunisiens face à des concurrents mieux positionnés géographiquement.
Le financement du commerce extérieur, un enjeu persistant
L’accès au financement reste également un frein majeur pour les petites et moyennes entreprises tunisiennes désireuses de se lancer à l’export vers l’Afrique. Les mécanismes de garantie à l’exportation, les lignes de crédit dédiées et les assurances contre le risque commercial demeurent insuffisamment développés ou méconnus des opérateurs, en particulier des PME qui constituent l’essentiel du tissu économique tunisien. Le renforcement de la coopération avec les institutions financières panafricaines, telles que la Banque Africaine d’Import-Export, pourrait constituer un levier déterminant pour sécuriser ces flux commerciaux naissants.
La nécessité d’un accompagnement institutionnel dans la durée
Enfin, la transformation d’un événement ponctuel comme la CTF7 en résultats commerciaux durables nécessite un accompagnement institutionnel de long terme. Les rencontres B2B et les contacts noués pendant trois jours ne suffisent pas à eux seuls à générer des flux d’exportation pérennes. Un suivi structuré, impliquant les représentations diplomatiques et commerciales tunisiennes dans les pays du COMESA, ainsi que des dispositifs d’accompagnement post-événement pour les entreprises participantes, sera déterminant pour concrétiser le potentiel de 472 millions de dollars évoqué par les autorités.
Ce que la Tunisie peut retirer de cette édition historique
Un repositionnement stratégique vers l’Afrique
Au-delà des chiffres, la CTF7 illustre un mouvement de fond dans la politique commerciale tunisienne : la diversification des débouchés vers le continent africain, à un moment où les échanges avec l’Union Européenne, principal partenaire historique du pays, connaissent une croissance plus modérée. Ce repositionnement stratégique s’inscrit dans une logique de résilience économique, moins dépendante d’un seul marché et plus diversifiée géographiquement.
Une vitrine pour l’écosystème entrepreneurial tunisien
L’événement a également constitué une vitrine pour l’écosystème entrepreneurial tunisien, en particulier pour les entreprises dirigées par des femmes, souvent moins visibles sur la scène économique internationale. Cette exposition médiatique et commerciale pourrait faciliter, à moyen terme, l’accès de ces entreprises à des financements internationaux et à des partenariats stratégiques avec des acteurs africains et internationaux présents lors de la foire.
Un avantage comparatif face aux autres pays du Maghreb
En accueillant la première édition nord-africaine du COMFWB, la Tunisie prend également une longueur d’avance sur ses voisins maghrébins dans la course au positionnement commercial vis-à-vis de l’Afrique subsaharienne et orientale. Le Maroc et l’Algérie ont chacun développé leurs propres stratégies d’ouverture vers l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale, mais aucun des deux pays n’avait encore accueilli un événement de cette envergure lié spécifiquement au COMESA. Cette antériorité pourrait permettre aux opérateurs économiques tunisiens de nouer les premiers contacts stratégiques avant que la concurrence régionale ne s’organise, un avantage non négligeable dans des secteurs où les relations commerciales de confiance se construisent souvent sur plusieurs années.
Les autorités tunisiennes espèrent également que cette dynamique se traduise par une hausse mesurable des exportations dès le second semestre 2026, en particulier dans les filières agroalimentaire et pharmaceutique, deux secteurs où la Tunisie dispose déjà de références solides sur les marchés européen et maghrébin, et qui pourraient servir de tremplin vers les marchés est-africains et australs desservis par le COMESA.

L’accueil par la Tunisie de la 7ème édition de la Foire Commerciale et Conférence d’Affaires des Femmes Entrepreneures du COMESA marque une étape charnière dans la stratégie commerciale du pays vers l’Afrique. Avec un potentiel d’exportation estimé à 472 millions de dollars, un accès à un marché de 680 millions de consommateurs et une mobilisation exceptionnelle de plus de 6000 participants, cet événement dépasse le simple cadre diplomatique pour devenir un véritable levier économique. Les défis logistiques et financiers restent réels, mais la dynamique enclenchée autour de la digitalisation, de l’entrepreneuriat féminin et de l’intégration continentale laisse entrevoir un repositionnement durable de la Tunisie comme porte d’entrée entre le Maghreb, l’Europe et l’Afrique subsaharienne. Reste désormais à transformer ces trois jours de mobilisation à Tunis en résultats commerciaux concrets et mesurables dans les mois à venir.









